Joël Denis, l’énergie du bonheur

PAR MICHELLE TROTTIER

La pandémie et le confinement de mars 2020 ont eu des conséquences sur la vie d’artistes de tout genre. Pour certains,la brutalité du choc a perturbé leur élan créatif; pour d’autres, comme le chanteur, danseur, animateur et producteur Joël Denis, elle a été un catalyseur de création très personnel. Un album, des spectacles et un mémoire sont autant d’occasions de prendre des nouvelles du fantaisiste – qui a fêté ses 85 ans le 11 octobre dernier – et de revenir sur sa foisonnante carrière qui s’étend sur plus de 60 ans.


Ne t’en fais pas avec la vie
« Quand la COVID est arrivée, explique le chanteur, je me suis levé le matin, j’ai regardé les nouvelles et j’ai fait un moyen saut. Et je me suis dit : “Wow, c’est peut-être pas la fin du monde, mais c’est peut-être la fin de mon monde. À l’âge que j’ai, avec tout ce qui se passe, pendant combien de temps je vais travailler encore?” » Il a alors décidé de « se brasser, [de] se réveiller, [de] sortir de sa zone de confort et de faire des choses positives ».
Cette prise de conscience s’est transformée en démarche d’écriture de chansons où l’interprète du « Danseur de charleston » a choisi de s’exprimer sur ses valeurs et ses préoccupations. « Je me suis arrêté à penser que la vie passait vite et qu’on perdait certaines valeurs en cours de route. » Alors, il a écrit. Sur le bonheur, la vie, l’amour. Sur le temps qui passe et les camarades décédés. Au fil du temps, cet exercice d’introspection est devenu un album, Ne t’en fais pas avec la vie, qui devrait sortir en 2022.

L’artiste, qui se raconte dans les textes de ses chansons – pour se faire plaisir et faire plaisir aux gens –, a réalisé que cela lui avait apporté beaucoup plus que ce qu’il avait espéré. « J’ai retrouvé une identité que j’avais perdue quelque part. Peut-être à cause du “Yaya”. »


L’héritage du « YaYa »
La chanson « Yaya », qui se passe de présentation, a collé à la peau du chanteur dès l’époque de Jeunesse d’aujourd’hui, dans les années 1960. Au fil du temps, l’immense succès de la chanson a laissé à son interprète un goût d’amertume. « Ça a fait mal à mon identité, car ça ne donnait pas une image de ce que je suis exactement. Ça m’a accompagné pendant des années, et ça m’accompagne encore. » Sans renier tout ce que le succès du « YaYa » lui a procuré, Joël Denis est heureux de « sortir de ce moule rétro » et de revenir à ses sources. D’une manière très touchante, il entend encore la voix de son père qui lui disait jadis : « Tu es un fantaisiste, un entertainer, un song and dance man. C’est ce qu’il faut que tu fasses. »

Joël le rebelle
Parallèlement à l’écriture de son nouvel album, Joël Denis a participé à la rédaction de ses mémoires avec l’auteur Michel Bureau pendant la pandémie. C’était une occasion de revisiter les étapes marquantes de sa carrière, de mesurer l’ampleur de son succès dans les années 1960 et 1970, de saluer l’étendue de ses réalisations, ainsi que de se rappeler les frasques de l’artiste, qui a aussi traîné une réputation – justifiée, semble-t-il – de « mauvais garçon ».
Joël Denis qualifie sa carrière de « parchésique », en référence au jeu de serpents et échelles imprimé au dos du plateau d’un jeu de parchesi. « De temps en temps, je prenais des échelles, et souvent, je me suis fait hara-kiri. Quand j’ai posé nu, le serpent était là. Je suis descendu sur le cul, et pas à peu près. » Certains se souviendront du scandale évoqué par le chanteur qui, en 1969, a posé nu, avec sa famille, de dos, dans le but avoué de provoquer des réactions et de casser son image populaire. La manœuvre avait tellement bien fonctionné que l’artiste en a payé le prix durant des années.


« J’ai toujours été rebelle, je vais mourir rebelle.
Quand je ne suis pas sur scène, je suis rebelle. Quand je vais à la télévision, je dis ce que je pense, je ne me gêne pas. J’ai perdu beaucoup de contrat à cause de ça, parce que je ne voulais pas rentrer dans le moule. C’est ma nature. J’ai toujours contesté, je chialais tout le temps. Les gens qui m’ont aimé ont beaucoup de mérite. J’étais trop niaiseux, trop flyé. Je suis encore flyé, mais c’est plus réfléchi. Je suis maintenant un rebelle réfléchi. »

Un souvenir inoubliable
Les mémoires du chanteur contiennent une foule d’histoires et d’anecdotes, mais la suivante tient une place particulière dans son cœur. Le 24 juillet 1967, du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, le général de Gaulle lance sa célèbre phrase « Vive le Québec libre! » et enflamme les relations politiques déjà tendues entre les francophones et les anglophones du Canada.
Une semaine plus tard, Joël Denis ouvre un spectacle au O’Keefe Center à Toronto, où se produisent également Allen & Rossi, un duo comique, et la chanteuse Diahann Carroll. Il s’agit d’une grande salle prestigieuse avec 32 musiciens. « Je suis impressionné! J’en ai fait des gros shows, mais je suis là, un petit Québécois, avec une clientèle carrément anglaise. Je chante surtout en français, mais j’explique les chansons en anglais. »

Il présente donc ainsi sa première chanson, « Bleu blanc blond » de Marcel Amont, en anglais : « Quand vous êtes très très jeune, que vous avez 20 ans, 25 ans, vous faites l’amour très souvent. Quand vous avez 40, 50, 60 ans, vous faites l’amour… de temps en temps. Et quand vous êtes vieux comme le général de Gaulle, vous faites l’amour à la province de Québec. »
La salle s’est levée d’un bond et a applaudi le petit uébécois, qui venait de « voler le show », dans une ovation monstre. Il n’avait même pas encore chanté une seule note. Après le spectacle, le duo Allan & Rossi s’est même plaint d’avoir dû faire ses numéros après un autre « comique ».
Le lendemain, dans le train qui le ramenait à Montréal, un inconnu lui a apporté un journal dont la première page célébrait son exploit de la veille. « Je me revois, je revis ça et j’en ai la chair de poule », avoue le chanteur, la voix emplie de fierté.

L’énergie du bonheur
Pour garder le rythme avec tous ses projets, l’artiste possède quelques secrets. Une santé de fer, d’abord, qu’il attribue à son bagage génétique : « Ma mère ne m’a pas laissé beaucoup de sous, mais elle m’a laissé ses gènes en héritage Elle est décédée à 100 ans. À 85 ans, mon bulletin de santé est le suivant : je suis dans une condition physique impeccable. »
Puis, une vie personnelle tranquille où règnent les bonheurs simples. « Je suis un téléphile. Je regarde beaucoup la télévision. Je suis un loup solitaire. J’ai mes deux chats, je vis dans ma cabane et je ne sors jamais. Je sors quand j’ai des spectacles et pour faire mes commissions. Je suis dans ma maison, mon petit royaume, et je suis heureux. »
Finalement, la scène semble également jouer un rôle important dans l’équilibre du chanteur, ce qui explique sans doute sa présence régulière dans des salles de spectacle de toutes tailles au Québec. « quand je suis sur scène, j’essaie de faire oublier aux gens leurs problèmes, alors que, moi aussi, j’en ai, des problèmes. Mais quand j’arrive sur scène, c’est magique. C’est comme une thérapie. J’oublie tout, je fais le vide. Ça se fait automatiquement. J’entre dans mon show, je chante, je suis heureux. »
Et ce n’est sans doute pas un hasard, non plus, que le thème du bonheur revienne souvent dans les propos du chanteur. Qu’il s’agisse du sien ou de celui des autres, il a réfléchi à la question. « On voit un oiseau sur une branche, on le regarde, on passe à côté… Mais là, l’oiseau sur la branche, je ne le vois plus de la même façon. Et un verre de vin, je ne le bois plus de la même façon, et quand je rencontre des gens, je ne les vois plus de la même façon, et le mot bonheur me donne un son différent.
Vous savez, le bonheur, il est à côté de vous. Les gens cherchent midi à quatorze heures. Le bonheur, c’est un grain, c’est un rien, ça ne se prend pas dans la main, c’est pas dans les petites annonces. Faites un petit effort, il vous attend. Prenez-le! »

Article complet ici

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Advertisement